Voici une nouvelle facette du journaliste ! Vous connaissez Albert Londres défenseur des victimes et des opprimés, mais il est aussi connu et aimé à son époque pour ses reportages dépaysants qui font découvrir au lecteur un ailleurs exotique et pittoresque !
En 1922, Albert Londres écrit Visions orientales, un livre sur le Japon, le Vietnam et l'Inde, après avoir vécu six mois de voyage et soixante-quinze jours d'enquête. Au Japon, il se rend à Tokyo, Kobé, Kyoto, Yokohama ou encore Osaka. Il y observe les us et les coutumes des habitants, avec une grande acuité et une fine compréhension de la culture japonaise, sans pourtant nous livrer un livre ethnologique froid et distant : il nous invite, au contraire, à partager des moments de vie avec lui. C'est à la fois une carte postale et un journal de voyage qui font vivre ses observations.
C'est la geisha1.
Les soirs, alors que vous rôdez, parfois mélancolique, par les rues, voire les impasses, labyrinthes de Tokyo, vous entendez soudain dans votre dos un timbre électrique qui s'énerve. C'est un « pousse2 » qui vous demande la place. Le petit fauteuil à deux hautes roues et l'homme qui le tire — c'est pourquoi il est appelé pousse — sont noirs. Maillot d'étoffe noire, carrosserie noire, rideaux noirs. C'est la gondole3 de Venise, silence et mystère, mais une gondole qui ne serait qu'une chaise à porteur roulante. L'équipage frêle s'arrête. L'homme pose délicatement les brancards.
Il est arrivé devant une maison de poupée en lattes et papier. De ce sombre appareil on voit sortir, avec précaution, une fragile petite femme, curieusement fardée4, vêtue des plus miroitantes couleurs des papillons et dont la coiffure d'ordonnance semble un étrange fruit tropical. Sur ses petits pieds de biche, elle sautille jusqu'à la porte. C'est la geisha. Elle se rend au rendez-vous d'une maison de thé.
Ce n'est pas ce que vous pourriez penser. Rentrez vos regards plus ou moins malins. Le Japon n'est pas Montmartre. Et la geisha n'est qu'une geisha, à moins qu'elle ne devienne femme de ministre ou de genros5.
Elle fait profondément partie du domaine national tout comme le cerisier, le samouraï et le hara-kiri6. Parler du Japon sans signaler la geisha serait ressembler à cet homme qui, venu à l'exposition de Paris en 1889, n'aurait pas remarqué la tour Eiffel.
La geisha ne correspond à rien de ce que vous pouvez connaître. C'est une danseuse d'attitudes, elle joue du samisen7, mais cela n'est que son état. Et c'est par son rôle qu'elle existe et ce rôle est impondérable. Il est comme un fluide : on le sent, on ne le voit pas. La geisha est à un Japonais ce qu'un centre d'attraction est à un corps céleste.
En voyage, la Providence, prise sans doute de pitié pour les hommes égarés, vous suit, maternellement, de l'œil. Et quand elle est de bonne humeur, elle descend à votre aide. Elle m'est apparue, cette fois, sous la forme d'un curieux homme qui ne s'appelait pas Louis XI8 mais Charles Laurent. Il se promenait au Japon, comme cela, ce Parisien, du même pas que s'il avait arpenté les quais de la Seine.
— Monsieur ! lui dis-je, vous avez l'air de vous y reconnaître dans ce pays, vous êtes donc fort perspicace ?
Il me regarda d'un œil en dedans. Je vis bien qu'il pensait : « Encore un qui n'y “pige” rien. »
— Monsieur, reprit cet étonnant compatriote, je vins au Japon voilà dix-sept ans...
— Et, dis-je, vous semblez jeune pourtant.
— C'est que je suis bien rasé... Puis je le quittai, car vous me paraissez être un homme à savoir que la vie est telle que l'on ne quitte que ce que l'on aime. Et j'y revins, une deuxième fois, une troisième. J'en suis à ma quatrième.
— Seraient-ce les geishas qui vous attirent, monsieur ?
— Geishas ? D'où sortez-vous, de Chita9, en Sibérie ; ou d'Okomé10, au Congo ? Vous êtes encore un de ces loustics11 qui passent leur vie à confondre. La geisha, monsieur...
Et la conversation nous menant, nous allâmes, tout droit, nous asseoir, « en tailleur », sur les nattes d'une maison de thé.
La maison de thé est le salon japonais. Là se déroule la vie de société du Soleil levant12. La famille, dans ce pays, est un sanctuaire13. Vous pouvez posséder un grand ami japonais, sortir depuis vingt ans bras dessus bras dessous, l'appeler « ma vieille branche », lui bourrer, sans raison, les épaules des plus tendres coups de poing, vous ne franchirez pas son domicile. Et si vous lui demandez une fois des nouvelles de sa femme vous serez un bonhomme mal élevé. Mais le Japonais adore les réceptions ; alors, il se rend à la maison de thé. C'est son second foyer.
Ce n'est pas un moulin14. N'y pénètre que l'homme présenté. Je ne dirai même pas qu'on ne paye qu'en sortant. Les additions se règlent à la fin de chaque mois. Elles sont envoyées au sanctuaire du monsieur et c'est la sainte du mariage qui, honorablement, les reçoit.
Or, un dîner japonais qui ne se composerait que de poisson cru, de morceaux de poulet et de saké serait un insolent dîner japonais. Inviter un ami, un personnage, et ne pas convier de geishas serait de la même inconvenance que si vous, Parisiens, vous faisiez asseoir vos hôtes dans une petite chambre, avec vos enfants, tandis qu'en tête-à-tête, maître et maîtresse de maison, vous dîneriez dans votre grande salle à manger. Les geishas font les honneurs de la table, et cela si nous osons dire, puisque dans les maisons de thé il n'y a pas de table.
Albert Londres, Visions orientales, 1922.
1. Geisha : chanteuse et danseuse japonaise qui a reçu, dès son enfance, une éducation spéciale (chant, musique, service du thé selon les rites, art de la conversation, etc.). Elle joue le rôle d'hôtesse, d'artiste et d'entraîneuse dans les maisons de thé ou dans certains banquets et réceptions. 2. Pousse : petite voiture monoplace légère à deux roues, où une seule personne peut trouver place et qui est poussée ou tirée par une autre. 3. Gondole : barque vénitienne. 4. Fardée : maquillée. 5. Genro : désignation donnée à d'anciens hommes d'État japonais considérés comme les pères fondateurs du Japon moderne. 6. Hara-kiri : suicide rituel japonais volontaire ou obligatoire consistant à s'ouvrir l'abdomen avec un sabre. 7. Samisen : instrument de musique traditionnel japonais à trois cordes. 8. Louis XI : roi de France au XVe siècle. 9. Chita : ville en Russie. 10. Okomé : ville au Congo. 11. Loustic : (familier) mauvais plaisant ou individu en qui on n'a pas grande confiance. 12. Société du Soleil levant : société japonaise. 13. Sanctuaire : lieu secret, difficilement pénétrable. 14. Moulin : lieu dans lequel on entre et on sort très facilement.
Source : https://lesmanuelslibres.region-academique-idf.frTélécharger le manuel : https://forge.apps.education.fr/drane-ile-de-france/les-manuels-libres/francais-seconde/-/tree/master?ref_type=heads ou directement le fichier ZIPSous réserve des droits de propriété intellectuelle de tiers, les contenus de ce site sont proposés dans le cadre du droit Français sous licence CC BY-NC-SA 4.0 